Publié le 11 déc. 25

La parole à Sarah Daugas Marzouk Autrice et metteuse en scène de Marzouk Machine

Phœnix s’inspire de la Convention citoyenne pour le climat et met en scène une assemblée tirée au sort. Qu’est-ce que cette forme démocratique vous permet de questionner ou de déplacer ?
Je suis persuadée que notre système démocratique est en crise. La démocratie représentative est à bout de souffle et ressemble de plus en plus à une oligarchie. C’est un des facteurs de l’incapacité de nos sociétés à modifier la trajectoire funeste de la détérioration des conditions de vies sur terre. Il est nécessaire de re-convoquer des alternatives. Le tirage au sort permet une démocratie directe. La Convention citoyenne pour le climat est un succès dans le sens où 150 citoyens et citoyennes ont réussi à faire le pari de l’intelligence collective. En mettant en scène une assemblée tirée au sort, je veux démontrer que nous avons toutes et tous une capacité à questionner nos choix de société, à changer de points de vue et à accepter les limites. Mettre en scène ce processus de délibération qu’implique la démocratie participative permet également de dresser le portrait des divers points de vue qui co-existent actuellement et la complexité des enjeux. Les crises existentielles que notre société traverse ne sont pas simples. Elles nécessitent de prendre du temps et de penser à long terme, ce que notre système d’électorat empêche en partie.

La notion de liberté traverse cette création, à la fois comme idéal fondamental et comme possible frein à l’action écologique. Comment avez-vous travaillé cette tension entre liberté individuelle, contraintes collectives et justice sociale dans l’écriture et la mise en scène ?
La fiction fait se croiser l’histoire d’individus notamment d’une famille et l’histoire de l’assemblée. Les enjeux individuels des membres de la famille vont se heurter aux enjeux collectifs soulevés par l’assemblée tirée au sort. Le festin du personnage central de la pièce, Eva, 18 ans, va incarner ce dilemme. Le choix qui s’offre à elle, et les questions éthiques qui vont la traverser nous renvoient à nos propres paradoxes et notre incapacité à accepter les restrictions de liberté qui seraient pourtant nécessaires à la préservation des conditions de vie sur terre. L’écriture du spectacle vise notamment à transformer notre point de vue sur ce qu’on nomme « contraintes collectives », pour les voir plutôt comme une forme de liberté : la liberté de vivre dans des conditions soutenables. C’est finalement la conception de la liberté que nous avons actuellement que je veux remettre en question à travers l’écriture. Deux conceptions de la liberté vont se confronter. Une conception libérale et une conception libertaire. La question de la justice sociale qui est intrinsèque à la vision libertaire de la liberté apparaît dans la fiction à travers la question de l’héritage notamment. Mais aussi à travers la liberté de choix, qui à l’heure actuelle est relative aux moyens. La liberté actuellement est donc une liberté conditionnelle, liée notamment de plus en plus au patrimoine hérité.

Vous avez choisi un dispositif scénique qui confronte sphère privée et sphère publique, avec un public tantôt spectateur, tantôt acteur. Qu’espérez-vous provoquer chez les spectateurs et spectatrices en les plaçant au cœur du débat ?
Mon souhait est que le spectateur se sente impliqué par les enjeux soulevés par l’assemblée tirée au sort. Et qu’il puisse se projeter : « Tiens, et si j’étais tiré·e au sort un jour… ». J’aimerais réveiller la confiance et le pouvoir que nous avons en tant que citoyens et citoyennes. Là encore intervient la question de la liberté. L’intérêt est de convoquer cette sensation que le sentiment de liberté passe aussi par la possibilité d’être réellement maître de ses lois. Le dispositif laisse la place à l’interactivité pour que les personnes en présence puissent nourrir le débat et créer ainsi un lien entre le réel et la fiction. Pour autant, j’avais à cœur que les spectateur et spectatrices puissent se laisser porter par l’histoire, par les enjeux des personnages et les conflits qui vont surgir au sein de la famille. Les scènes de la sphère privée ont ainsi quelque chose de très cinématographique pour qu’au-delà du débat, l’émotion soit le vecteur de l’intention.