Publié le 24 juin 25

La parole à Anne-Sophie Boivin Directrice artistique, interprète, costumière et feutrière du Paradoxe du singe savant

Créatures est une création qui porte sur la colère. Pourquoi cette émotion spécifiquement et comment prend-elle forme au cœur du projet ?
Je trouve que c’est l’émotion la plus difficile à appréhender car souvent elle nous dépasse, petits et grand. On la déprécie alors que c’est une émotion vitale qui aide à avancer si on parvient à l’écouter. Ma fille a fait de grosses colères que j’ai mis du temps à laisser vivre. La colère nous aide à grandir. C’est le sujet de la pièce, elle anime les personnages et leur permet de se raconter à travers elle. Elle est représentée par les masques en feutre que l’on porte lorsqu’elle nous envahit pendant le spectacle. C’est tout le chemin pour accepter que l’on est multiple et que ça fait partie de nous. Que si on parvient à utiliser son énergie, on devient puissant·es, on pose ses limites, ont dit « non », on s’affirme.

Le spectacle se jouera à 360° avec un public invité à entrer physiquement dans l’espace de jeu et à porter des masques. Qu’est-ce que cet espace ouvert et cette forme participative permettent de dire sur la colère et l’expression des émotions ?
Le public est avec nous et doit être actif pour voir toutes les scènes. Les enfants au centre, les adultes autour, spectateurs du spectacle et des réactions des enfants. Nous jouons des enfants qui grandissent avec toute l’énergie physique que cela représente. Parler de nos émotions est primordial pour que l’autre nous comprenne, car on vit toutes et tous les choses très différemment. La colère est la plus impressionnante des émotions et pourtant la plus malmenée, souvent confondue avec tout type d’agacement. On s’empêche de crier, de faire du bruit, de parler fort et pourtant il faut bien que ça sorte. En France, c’est la bienséance et ça nous bride sur l’expression des émotions. Voir quelqu’un sortir de sa colère, en parler nous aide à faire le point sur les nôtres sans doute…

Depuis octobre 2025, vous êtes également à l’œuvre avec des enfants de l’école Vauban dans le quartier de Recouvrance à Brest. Pouvez-vous nous expliquer la démarche de ce projet d’Éducation Artistique et Culturelle ? Comment avez-vous travaillé cette bascule du monstre comme peur intérieure à celui d’une force créative et collective ?
La colère nous donne une force incroyable et c’est souvent le moteur de nos actions. Si on arrive à l’écouter et à la comprendre, elle peut devenir source d’énergie et levier pour agir dans le monde. Avec les enfants, nous avons fabriqué des poches à colère pour y déposer nos mots sur un morceau de papier. Nous avons fabriqué un monstre que nous pouvons manipuler à l’instar du « chat bus » de Myazaki, pour porter nos colères ensemble et s’autoriser à crier, comme une déambulation exutoire de ce qui se tait habituellement. Nos poches à colère font partie de ce monstre. Le collectif porte nos voix. Le feutre se travaille beaucoup en collectif. Pour fabriquer la peau de ce monstre, nous avons réalisé un grand tapis et il nous fallait être au moins 6 à chaque passage pour le feutrer, avec les mains, avec les pieds nus. Au final, les 75 enfants investis dans le projet y ont participé sur 2 jours. C’est la force du groupe qui nous permet de se faire entendre aussi. Trouver des échos chez les autres, partager ce qui nous anime, se rendre compte qu’on n’est pas les seuls à ressentir ces émotions et qu’on peut trouver des espaces pour les faire entendre comme les jours où nous sortirons ce monstre dans la rue.